Design et Histoires

Le blog de Jocelyne Leboeuf

13 décembre 2011

Marque et image de firme dans la France des années 60 – l’exemple de Merlin Gerin

Merlin et Gerin, Catalogue Charte graphique, Archives Technès, Henri Viénot

Dans l’éditorial de son numéro 94 (janvier-février 1969), la revue Design Industrie (1) établit une distinction entre design et industrial design. Le design est défini comme une activité au champ d’application très vaste, des produits de l’industrie à

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27 novembre 2011

Design et Innovation Studies

Innovation et design sont deux termes qu’on l’on pourrait croire équivalents tant ils sont systématiquement accolés dans nombre de discours actuels, sans que l’on sache toujours bien de quoi il s’agit, réussite sur le marché d’une innovation technique, innovation d’usages, innovation pour le progrès de l’humanité… Une synthèse heureuse ne va évidemment pas de soi et c’était la question soulevée dans un précédent article.

Fait paradoxal (?) par rapport à une certaine forme de médiatisation du design comme facteur d’innovation,  le design dans les recherches académiques en Innovations Studies, ferait toujours figure de « parent pauvre ». C’est ce que démontre une étude parue dans le dernier numéro de la  revue Design Issues (1). Les auteurs s’interrogent sur les raisons d’une telle carence et démontrent l’importance d’inscrire  le design au coeur de cette discipline.

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12 novembre 2011

Enseignement de l’esthétique industrielle – Le cours Viénot

Cet article se situe dans la prolongation des articles précédents de ce blog, abordant les aspects idéologiques et théoriques de l’Esthétique industrielle dans la France des années 1950, à partir des comptes-rendus d’allocutions présentées par des membres de l’Institut d’Esthétique industrielle au Congrès de Paris, 1953 (1).

Dans l’article « Design industriel et économie de moyens », Georges Combet, Président de Gaz de France, défendait le nouveau rôle du styliste industriel qui « n’est plus une sorte de super-artisan (…) mais « travaille aujourd’hui en équipe et collabore avec des ingénieurs, formés à d’autres disciplines ». La rationalisation esthétique (qui est une des voies du fonctionnalisme) et la pertinence économique y étaient défendues au nom de règles universelles, « obtention du meilleur résultat avec de moindres moyens ». Cette pensée récurrente de notre modernité industrielle, adaptée à la logique de production en série, trouvait ainsi ses lettres de noblesse dans un ancrage historique et un mode d’explication qui transcende l’histoire elle-même (2). Mais rien ne devait pour autant être figé. La règle pouvait parfaitement s’adapter à une diversification envisagée pour l’avenir : « Rien n’empêche (…) que nous ayons chacun demain notre automobile, dont la carrosserie, fabriquée à la chaîne et cependant adaptée à notre goût personnel, portera des signes d’identification plus aimables et plus variés qu’un simple numéro de police ». Voilà donc qui anticipe sur les évolutions techniques et économiques de la société de consommation. Georges Combet prenait les devants par rapport à la question de la mode, jugée superficielle et honnie des fonctionnalistes. Un principe ordonnateur était là pour empêcher les dérives…Il était aussi un garde-fou contre la fascination dangereuse que pourrait exercer la technique.

Dans l’article suivant, « Esthétique industrielle, l’économique et le social », nous montrions comment les protagonistes de l’Esthétique industrielle (en particulier le sociologue Georges Friedmann), rompaient avec la tradition des Arts and Crafts, entérinant la séparation entre celui qui conçoit et celui qui fabrique. La dimension humaine de l’artisanat était ré-instaurée dans la possibilité offerte par cette nouvelle discipline industrielle, de restituer au plus grand nombre les fruits de la pensée créatrice.

Ces développements de l’Esthétique industrielle nécessitaient la mise en oeuvre d’un enseignement spécifique, détaché des enseignements traditionnels des arts appliqués (3). Celui-ci fut défendu par Louis Longchambon, professeur à la Faculté des Sciences de Nancy et Président de l’Institut d’Esthétique industrielle, au Congrès international de l’Esthétique industrielle, Paris, 1953. C’est cet autre aspect des questions traitées lors du Congrès de 1953 que nous proposons de suivre et de re-situer dans le contexte d’un enseignement qui aura bien du mal à trouver sa place en France.

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16 octobre 2011

Esthétique industrielle : l’économique et le social

Dans un précédent article, Design industriel et économie des moyens, nous évoquions la pensée de Georges Combet, Président de Gaz de France et  personnalité très active au sein de l’Institut d’Esthétique industrielle au début des années 1950 (1). Nous montrions comment cette approche, établissant une convergence entre optimisation économique et rationalisation esthétique (Beauté utile), s’inscrivait dans la pensée scientifique et philosophique du XIXe siècle et, avec un bel optimisme, se revendiquait comme « remède efficace contre cette sorte d’éblouissement (…) où nous induit la toute puissance de l’industrie moderne ».

Georges Combet fut, avec un certain nombre d’autres figures de l’Institut d’Esthétique industrielle, un des membres de la commission réunie autour de Jacques Viénot pour établir les bases de la Charte de l’Esthétique industrielle présentée lors du Congrès de l’Esthétique industrielle à Paris en 1953. La volonté de faire converger économie, esthétique et éthique suscita nombre de débats et certains points de la Charte furent violemment critiqués par l’architecte André Hermant, qui avait été vice-président de l’UAM (Union des Artistes Modernes) et fondateur en 1949 de Formes Utiles. La morale sous-jacente au fonctionnalisme, partagée par Formes Utiles et l’Institut d’Esthétique industrielle, induisait une méfiance par rapport à toute forme d’inféodation à la rentabilité commerciale. Cette méfiance se traduisait en particulier par un rejet de la mode associée au factice et à l’obsolescence programmée des produits. Mais André Hermant estimait que la Charte trahissait cette morale. Parmi les différents entre les protagonistes (1), un des dangers soulignés par l’architecte était le risque de « priver les formes du monde industriel des qualités qui furent toujours celles de la production artisanale, celles qui assurent l’équilibre et la continuité de l’homme avec le monde naturel » (2).

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29 juillet 2011

Innovation et design

La notion d’innovation a été traditionnellement rattachée à l’histoire des progrès techniques qui ont permis le développement industriel occidental au XVIIIe siècle. Les travaux de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, dans la première moitié du XXe siècle, ont mis en évidence des mécanismes propres à l’innovation dans la dynamique capitaliste, avec la figure de l’entrepreneur qui porte celle-ci à différents niveaux (techniques, méthodes de production, organisation du travail…) pour gagner la première place sur le marché.

Ceci est sans doute très restrictif, sauf à nier la créativité innovante dans d’autres domaines et d’autres époques, mais dans le contexte actuel d’une économie mondialisée, l’innovation reste avant tout attachée aux notions de performance, compétitivité et croissance. De nouveaux produits, de nouveaux projets, doivent permettre aux entreprises d’être les meilleures. Le futurisme technologique, souvent associé à l’innovation dans l’imaginaire, a porté nombre d’utopies et conserve toute sa séduction, en particulier dans le domaine des technologies de la communication et de l’information. Mais pour que l’innovation devienne produit, apporte une transformation dans notre quotidien, un certain nombre de paramètres entrent en jeu.

C’est dans cette partie que le design trouve une place essentielle.

L’histoire du design industriel révèle différents courants de pensée et différentes pratiques, depuis l’alliance du beau et du bon des siècles passés, aux formes actuelles d’un design associé au management et aux stratégies d’entreprise (voir article précédent ce de blog, « de l’objet icône au design thinking »). Quelles que soient les figures du design et ses apprentissages (méthodes de créativité, de projet, cultures techniques et artistiques, culture humaniste et culture d’entreprise), l’innovation par le design, centrée sur les usages, se situe dans un défi permanent d’un progrès pour l’homme. Elle revendique cette spécificité de mettre « du sens dans la technique » (forme récurrente des communications sur le design), et d’agir contre les dangers d’une technique auto-finalisée.

Mais l’innovation par le design c’est aussi favoriser le développement de la société de consommation, permettre aux entreprises de gagner des parts de marché, répondre aux urgences des commandes… (1)

Comment concilier le souci permanent de nouveautés (innover à tout prix), la politique du court terme qui caractérise nos sociétés, et le nécessaire recul critique, l’épaisseur du temps, indispensables pour un véritable engagement dans la promesse d’un monde meilleur ? (2)

Certes ces questions ne sont pas réservées au design et, dans le contexte même du design, il est indispensable qu’elles soient pensées dans un cadre trans-disciplinaire (philosophie, histoire, sciences humaines), non seulement dans les écoles, mais également dans tous les champs de la vie économique et sociale.

Notes :

1 – Armand Hatchuel parle de « grande charade à laquelle aboutissent invariablement les historiens du design », le design étant alors « cette étrange pratique qui, dans de nouveaux objets, tente rien moins que concilier capitalisme et humanisme, intérêt et sens, séduction et authenticité, rhétorique et vérité, tradition et invention », introduction du texte « Quelle analytique de la conception ? Parure et pointe en Design », colloque « le design en question(s) », Novembre 2005, Centre Georges-Pompidou.

2  - avec la conscience que l’humanisme revendiqué ne relève pas uniquement d’une rhétorique (généralisante et opportuniste) dissimulant la réalité complexe des situations concrètes et la responsabilités des différents acteurs.

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21 juillet 2011

De l’idée à la forme, exposition Porza, Musée Galliera, 1939

« Le Libre signe » de Porza

En mars-avril 1939 se tenait au musée Galliera à Paris la dernière exposition de l’association Porza en France.  Fondée au début des années vingt dans la commune de Porza (district de Lugano en Suisse) par le peintre allemand Wernalvo von Alvensleben, le sculpteur suisse Mario Bernasconi et le peintre russe Arthur Bryks, cette association avait pour vocation de promouvoir les échanges artistiques et intellectuels au niveau international. Une branche française avait été créée par Jacques Viénot, un des fondateurs du mouvement de l’Esthétique industrielle en France et proche de l’Union des Artistes Modernes (UAM). Sur les 69 créateurs exposés à Galliera, beaucoup étaient effectivement des membres de l’UAM, tels Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Robert Mallet-Stevens, les frères Martel, Pierre Chareau, Auguste Perret, Albert Gleizes et bien d’autres… mais pas tous. Les objets et projets d’architectures, dessins, photographies, peintures et sculptures y étaient présentés, ainsi que le souhaitait Jacques Viénot sans ligne directrice d’école :

On chercherait donc vainement parmi les artistes qui participent à l’exposition Porza, une communauté d’idéologie artistique. Est-ce à dire que le public doive y perdre ? Je crois, bien au contraire, que la diversité des tendances démontre par elle-même la vitalité du sens plastique et de l’esprit inventif qui anime les artistes contemporains. (Préface du catalogue, Jacques Viénot, président de l’Association Porza, 1939).

Le catalogue avec des illustrations de Raoul Dufy, Albert Gleizes, Jean Lurçat, Henri Navarre, Jacques Villon et Henry de Waroquier donne peu d’indications, hormis une liste de noms, des adresses et quelquefois un petit commentaire de personnalités de la critique d’art comme Raymond Cogniat, Louis Cheronnet ou Bernard Champigneulle. Devait-on faire disparaître toute trace d’une exposition organisée à la veille de la guerre  par une association à vocation internationale ? Le catalogue retrouvé dans des archives familiales m’avait conduit au musée Galliera mais le service documentation de la bibliothèque du musée m’avait alors affirmé qu’il n’y avait aucune mention de cette exposition dans leurs archives :

Seules les expositions sur la reliure anglaise et la marionnette sont répertoriées pour l’année 1939. (courrier du service documentation du musée, 27 octobre 2003)

Ce catalogue existe pourtant et un courrier daté du 18 juillet 1941 (1) envoyé par le musée à Jacques Viénot (archives familiales) atteste également de liens entre cet établissement et le président de Porza.

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26 juin 2011

De l’objet icône au design thinking

La diffusion médiatique du design restreint toujours cette activité professionnelle à la création d’ un univers d’objets pour les magazines de décoration. Il y a certes une grande richesse de création dans ces domaines, hérités des arts appliqués. La séduction des images et des mises en scène, la participation à des manifestions culturelles et la valorisation du  créateur, font rêver les jeunes designers qui veulent se faire reconnaître et consacrer pour leur talent. L’exposition « Les Usines de rêves »  (5 avril 2011-12 février 2012), organisée à l’occasion du 50ème anniversaire du Salon du Meuble de Milan, témoigne de ce design  qui a fait la réputation d’Alessi (1). Le design est cette « discipline artistique et poétique », qui n’ »hésite pas à casser les codes »  (2) et conjugue l’innovation, la recherche créative avec la production industrielle et les recherches technologiques les plus avancées. Le style reste la référence dominante.

Mais le design ne s’applique pas qu’à des objets… (3)

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19 juin 2011

Design industriel et économie des moyens

Dans son allocution (1) au Congrès d’Esthétique industrielle en 1953 à Paris, Georges Combet, Président de Gaz de France, cerne un certain nombre de caractéristiques et interrogations relatives, selon lui, à l’Esthétique industrielle :

- « le goût de la chose bien faite » qui n’appartient plus à l’artisan mais est « l’affaire des chefs du bureau d’études, du laboratoire de recherches, du bureau d’organisation du travail

- le nouveau rôle du styliste industriel (2) qui « n’est plus une sorte de super-artisan (…) mais « travaille aujourd’hui en équipe et collabore avec des ingénieurs, formés à d’autres disciplines »

- la malléabilité des matériaux modernes qui contrairement aux matériaux traditionnels offrent une liberté « exaltante, mais dangereuse ».

Citant la phrase de Mallarmé « l’oeuvre d’art abolit le hasard » il défend un principe ordonnateur indispensable, « l’économie des moyens »(3), se référant à l’économie comme loi de la civilisation industrielle.

Mais dit-il « ce n’est pas seulement une conception de nos modernes technocrates (…) ». L’obtention du meilleur résultat avec de moindres moyens serait une règle universelle et s’appliquerait depuis la nuit des temps « à tous les arts mécaniques et libéraux, l’art du peintre comme l’art du terrassier, l’art du poète comme l’art du constructeur d’avions ».

Cette idée de règle universelle  montre, dans cette deuxième moitié du XXe siècle, la persistance du cadre conceptuel, scientifique et philosophique, dans lequel le design industriel s’est développé au XIXe siècle. La recherche de lois déterminées a marqué en effet aussi bien les recherches en biologie (évolution des espèces), psychologie (béhaviorisme), histoire (matérialisme historique), philosophie (positivisme), organisation du travail (taylorisme). La précision des machines fascine. Elle a contribué à promouvoir la géométrie comme la discipline la mieux à même d’exprimer la beauté et l’harmonie universelle, rendant le décor superflu (développements dans les arts de la première moitié du XXe siècle).

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21 mai 2011

Lettre d’un jeune designer suédois en 1971

1970-71 – 2010-11, mêmes questions ? quelles questions se posent les jeunes designers actuellement ?

Suite des lettres de jeunes designers des années 1970 adressées à l’ICSID

La revue « Design Industrie » publie en décembre 1971 (n° 106) un certain nombre de lettres adressées à l’ICSID (International Council of Societies of Industrial Design) par des étudiants en design de 34 pays. L’ICSID avait en effet souhaité établir un dialogue avec de jeunes designers. Nous avons fait paraître sur ce blog les écrits d’un jeune designer de Taïwan, d’un jeune designer autrichien, d’une jeune designer anglaised’un jeune designer français et d’un jeune designer indien.

Après une rapide synthèse des contributions précédentes, nous publions ci-dessous la lettre d’un jeune designer suédois qui par son côté très polémique rejoint la lettre du jeune designer autrichien. Ce dernier faisait part d’inquiétudes face à « l’exploitation inconsidérée » de la technologie et à une économie et politique axées sur le profit en priorité. Il  soulignait les risques d’exploitation inconsidérée des ressources planétaires et une perte du sens des « besoins réels ».

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14 avril 2011

Les malentendus du design et du kitsch

Kitsch, design et modernité
La notion de Beauté utile, qui a fourni une base théorique  au design industriel issu des arts appliqués au XIXe siècle,a engendré son contraire, le kitsch et aussi un certain nombre de malentendus :
- confusion sur la nature du design. Design et « style fonctionnel » deviennent synonymes.
- réduction de la signification du mot kitsch renvoyant au mauvais goût et à l’objet de pacotille
- assimilation kitsch et ornement (sous-entendu inutile)
le décor « exagéré »
Concernant Le dernier point, l’origine vient de ce goût pour l’historicisme et le pastiche au XIXe siècle, dans l’architecture et les objets de la maison, devenu vite synonyme de « mauvais goût bourgeois ». Jocelyn de Noblet relaie cette idée lorsqu’il écrit :
« Les objets Kitsch du XIXe siècle, pour une grande partie d’entre eux sont le reflet de la mentalité de la bourgeoisie issue de la Révolution industrielle et pour qui certains systèmes d’objets relevant des arts décoratifs traditionnels sont synonymes de promotion sociale. Pour elle, ces objets, dont le décor est exagéré, ont une valeur de symbole. Cette perversion du goût a entraîné une réaction et Morris est de ceux qui ont essayé, par un retour à l’artisanat, de retrouver un style “authentique”.
La « perversion du goût »
Tout le mouvement moderne est marqué par cette idée qui assimile ornement ( »exagéré » ou pas, les limites restent toujours floues) et mauvais goût.
Dans son ouvrage La République des Arts, Jacques Viénot en fait l’objet d’un débat entre différents personnages représentatifs des milieux artistiques liés à l’Union des Artistes Modernes (UAM) :
L’édification de La République… repose sur les thèmes récurrents de la modernité que sont le jugement de goût, la place de l’ornement, l’esthétique au regard de la raison, du sentiment, de la spiritualité et de la vie, l’unité des arts autour de l’architecture et la ville idéale.
L’analyse des « données essentielles » du goût avait été l’objet déjà d’un article écrit en 1933 pour La Revue des Vivants. L’architecte Fayol (un des personnages de La République… ) en résume l’essentiel par ces propos :
« Le sens de la beauté et du goût dépend de l’élévation de la pensée, de la culture et non du porte-monnaie ». Est visé le mauvais goût bourgeois amateur de kitsch, produit d’une civilisation qui repose sur « l’idée de richesse, idée qui a pris, au cours du XIXe siècle, une force telle qu’elle est parvenue à jouir d’un réel prestige moral et à prendre une place dans l’échelle des valeurs (…) Beaucoup de choses “font riche” — et c’est dommage — car cela “ne fait pas” noble, cela “ne fait pas” distingué. On a perdu la notion de dignité, de simplicité, d’élégance, pour consacrer la notion de richesse, et surtout celle de son simulacre, la richesse bourgeoise.
Mais Fayol, dans La République…, contredit l’opinion de l’auteur de l’article, persuadé que le goût est l’apanage d’une élite. Il pense au contraire que les hommes simples, les paysans, ne conçoivent rien qui soit de mauvais goût. Il faut même plutôt être éduqué pour faire « des choses tartes ». Que l’on accorde ou non aux gens du peuple la faculté de reconnaître la perfection, que celle-ci dépende d’une victoire de l’artisanat face à la machine ou de la reconnaissance d’une beauté industrielle, tout le monde s’entend sur le rejet de l’imitation et de l’ornement « inutile », que l’architecte Adolf Loos avait dénoncé dans son célèbre pamphlet écrit en 1909, « Ornement et crime ». Dans son étude sur La mécanisation au pouvoir, Siegfried Giedion analyse les rapports entre ce qu’il considère, lui aussi, comme décadence du goût au XIXe siècle et processus de mécanisation de l’ornement. Étant neutre, la mécanisation ne peut être responsable de la dévaluation des symboles. L’usage qui en a été fait en est la cause.
Le thème est maintes fois repris par Jacques Viénot et fera l’objet d’un projet non abouti de création d’un « musée du mauvais goût ». Dans La République…, l’idée est lancée par Berthier qui cite en exemple un « musée de la niaiserie » à Darmstadt. Plus tard, trois articles signés Louis Chéronnet et Jacques Viénot paraîtront sous le titre « Le musée de l’erreur » dans les trois premières revues Art présent, entre 1945 et 1947. L’ « idée éducative » revendiquée leur donne bien du mal pour établir une liste de critères, une méthode de classement. Ils imaginent un classement par pays, par genre et classe, par époques, par objets, l’organisation d’expositions temporaires aux thèmes très drôles, le mauvais goût des hommes de lettres, le mauvais goût de l’Antiquité, le mauvais goût et l’amour… Conférences, films, défilés de mannequins font partie du programme. Rien ne les arrête si ce n’est de ne pas parler d’œuvres à caractère d’actualité afin de ne pas tomber dans les « petits succès éphémères de scandales faciles ». Le « musée de l’erreur » est bien aussi dans cet esprit de combat qui anime diverses initiatives de l’époque comme la ligue contre l’enlaidissement de la France, créée par Charles Peignot en 1936, ou la fondation de l’ Association populaire des amis des musées, fondée cette même année pour développer le goût de l’art dans le peuple…
Lorsque le sculpteur Chevreuse se demande s’il n’y aurait pas finalement quelque présomption à déterminer le bon ou le mauvais goût, les protagonistes concluent à l’existence de « beautés indiscutables ». Tout est question de temps et d’éducation. Mais comment parvenir à définir cette beauté ? Les arguments déployés découlent des principaux thèmes de l’esthétique classique re-visités par l’hymne au fonctionnalisme, garant d’une beauté de notre environnement industriel et par là même de son humanisation. Il est possible de déterminer des règles de perfection et la première est celle de la juste adaptation à l’usage. La deuxième, tout aussi importante, consiste à respecter la nature du matériau employé. Elle fait dire à Chevreuse : « Construisez un porte-à-faux en pierre de taille, de même gabarit que celui qui sera construit en béton à côté du premier et en l’armant de telle manière qu’il tienne. Le premier sera laid, le second sera beau ». Le premier est laid bien évidemment parce qu’il est « mensonger ». Cet argument fondateur de l’esthétique industrielle avait servi à donner ses lettres de noblesse aux produits de l’industrialisation. Mais l’adaptation à la fin n’est pas suffisante, le concours de spécialistes devient indispensable. Les solutions ont donc été cherchées du côté des artistes convaincus de la beauté des formes utiles et des matériaux produits par l’industrie, capables de résoudre les conflits entre les nécessités industrielles et les valeurs esthétiques. Vaste mission qui fut celle des avant-gardes comme l’UAM, mais également du Bauhaus, du mouvement De Stijl ou encore du Constructivisme.
Un « kitsch fonctionnel »
Les fondements moraux et idéologiques amenant à des jugements sévères sur l’ornement « mensonger » et sur le « mauvais goût » de ceux qui s’y adonnent, créent les conditions d’une assimilation du design moderne à ce style « clair » et « dépouillé » appelé de ses voeux par Jacques Viénot lorsqu’il crée la gamme « Stylnet » pour Les Grands Magasins du Printemps dans les années 1930. La firme Ikea le comprendra en développant un discours sur « l’institution suédoise qui a changé le goût des masses » à partir des années 1980, sur les conseils de l’agence de publicité Hans Brindfors. Ikea travaille pour des gens qui ont « plus de goût que d’argent » et se fait le chantre d’un « design démocratique » associant le fonctionnalisme à une esthétique progressiste et « politiquement correcte ». La charge mythique des discours sur le design autour de la « beauté utile » est particulièrement forte dans cet exemple où il est bien « un sermon s’employant à la persuasion » cherchant à « susciter les émotions collectives » avec un ancrage à la fois dans la société suédoise (parution en 1899 de « Skönhet for alla », « Beauté pour tous » par ellen Kay), et le mouvement moderne :
« Ikéa fait son apparition au bon moment. Le refus des commodes massives et des armoires encombrantes, le rejet des étoffes pesantes et des coussins décoratifs, tout ce que le Bauhaus et le Mouvement moderne n’ont pas réussi à faire passer auprès des consommateurs, Ikea le fait avec Ivar, Billy, Krumelur et Moppe. Le goût des consommateurs et leur comportement se modifient au contact de leur couleurs claires, de leur transparence et de leur clarté ».
Objets, Les objets cultes du XXe siècle
Christine Sievers, Nicolaus Schröder
ed. de la Martinière, 2007.
édition originale publiée en 2001 en Allemagne par Gerstenberg Verlag, Hildesheim,sous le titre 50 Klassiker Design des 20. Jahrhunderts.
« Billy, le rangement d’un chancelier », Ikea-Design, P. 228-231
L’assimilation du design à un « style fonctionnel » dont Abraham Moles nous dit bien qu’ »il est une contradiction dans les termes » amène, nous l’avons dit, un malentendu sur la nature du design, mais également sur la nature du kitsch.
Dans une réflexion menée sur le luxe, Abraham Moles distingue un « luxe élitocratique » fondé sur « la reconnaissance manifeste de l’élévation de celui qui le pratique dans les degrés de la pyramide sociale » et un « luxe fonctionnel », basé sur une « volonté de maintenir d’abord et d’améliorer ensuite sa qualité de vie ». Il rapproche l’idée de luxe de celle de kitsch, écrivant :
« S’il n’y a guère de « faux luxe »  comment un luxe pourrait-il être faux s’il est déjà mensonge dans son essence – ; il y a par contre un concept évident de kitsch en rapport avec cette notion que « pour un peu moins cher, ce n’est pas mal non plus », qui est le fondement du kitsch à l’époque de la grande consommation. Les faux ors ont toujours existé et la dorure à la feuille a toujours recouvert les rondes bosse en plâtre.
Le kitsch est peut-être l’anti-art mais pas nécessairement l’anti-luxe, il veut lui aussi présenter et proposer sont titulaire, et comporte tous les niveaux, du plastique au stuc, du cendrier en argent aux lingots d’or en cuivre. Le kitsch adopte, – c’est même sa définition – tous les styles et tous les déguisements : il les révèle car il est le plus grand éducateur artistique de tous les temps. S’il existe (ça n’existe pas : c’est une contradiction dans les termes) un « style fonctionnel » (le grand public le croit, on doit donc en faire état), il y aura un « kitsch fonctionnel », dont il n’est pas trop difficile, dans l’univers des meubles et de la décoration d’intérieur d’énoncer quelques traits (…).
On pourrait donc parler d’un kitsch fonctionnel d’Ikea permettant à tout un chacun de vivre dans l’environnement esthétique prôné par les élites du mouvement moderne, dispensatrices du bon goût…
Le kitsch comme attitude
Dans le Monde des Livres, Florence Noiville organise un interview de Milan Kundera où les réponses sont données par des extraits de ses écrits. Concernant l’usage du mot kitsch chez cet auteur, nous sommes renvoyés à son ouvrage l’Art du roman » où il parle du « besoin du kitsch de l’homme-kitsch (kitschmensch) comme du « besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue ».
Ce « miroir embellissant » peut prendre des formes diverses. Celle de l’ornement pastiche en fut une des formes au XIXe siècle. Malgré l’engagement de l’Art nouveau à vouloir concilier le rationalisme constructif moderne avec le symbolisme ornemental, la condamnation de l’ornement comme antithèse du design a persisté pendant toute l’époque moderne et persiste sans doute toujours actuellement « dans le grand public », malgré les remises en cause du « bon goût » moderne et la remise à l’honneur d’une certaine forme d’éclectisme stylistique et décoratif par les postmodernes.
Nous avons souligné le malentendu qu’engendrent tous ces débats en ramenant le design à un style fonctionnel, conception bien évidemment éloignée de la réalité des métiers issus d’un tronc commun associant conception et projet (dessein et dessin). Mais le kitsch au sens de l’ »homme-kitsch » pourrait bien être à son aise dans une certain idée du design prônée par Ettore Sottsass lorsqu’il disait « le design, c’est la vie ».

Kitsch, design et modernité

La notion de Beauté utile, qui a fourni une base théorique  au design industriel issu des arts appliqués au XIXe siècle a engendré son contraire, le kitsch, et aussi un certain nombre de malentendus :
- confusion sur la nature du design – design et « style fonctionnel » deviennent synonymes -
- réduction de la signification du mot kitsch à mauvais goût et objet de pacotille
- assimilation kitsch et ornement (sous-entendu inutile)
le décor « exagéré »
Concernant le dernier point, l’origine vient de ce goût pour l’historicisme et le pastiche au XIXe siècle, dans l’architecture et les objets de la maison, devenu vite synonyme de « mauvais goût bourgeois ». Jocelyn de Noblet relaie cette idée lorsqu’il écrit :
Les objets Kitsch du XIXe siècle, pour une grande partie d’entre eux sont le reflet de la mentalité de la bourgeoisie issue de la Révolution industrielle et pour qui certains systèmes d’objets relevant des arts décoratifs traditionnels sont synonymes de promotion sociale. Pour elle, ces objets, dont le décor est exagéré, ont une valeur de symbole. Cette perversion du goût a entraîné une réaction et Morris est de ceux qui ont essayé, par un retour à l’artisanat, de retrouver un style “authentique (1).
La « perversion du goût »
Tout le mouvement moderne est marqué par cette idée qui assimile ornement ( »exagéré » ou pas, les limites restent toujours floues) et mauvais goût.
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