Design et Histoires

Le blog de Jocelyne Leboeuf

27 novembre 2011    Design(s)/Autres disciplines   

Design et Innovation Studies

Innovation et design sont deux termes qu’on l’on pourrait croire équivalents tant ils sont systématiquement accolés dans nombre de discours actuels, sans que l’on sache toujours bien de quoi il s’agit, réussite sur le marché d’une innovation technique, innovation d’usages, innovation pour le progrès de l’humanité… Une synthèse heureuse ne va évidemment pas de soi et c’était la question soulevée dans un précédent article.

Fait paradoxal (?) par rapport à une certaine forme de médiatisation du design comme facteur d’innovation,  le design dans les recherches académiques en Innovations Studies, ferait toujours figure de « parent pauvre ». C’est ce que démontre une étude parue dans le dernier numéro de la  revue Design Issues (1). Les auteurs s’interrogent sur les raisons d’une telle carence et démontrent l’importance d’inscrire  le design au coeur de cette discipline.

Définitions

Ils envisagent le design industriel et l’innovation  sous l’angle de l’entreprise, du management et de l’économie. L’innovation peut renvoyer à un nouveau produit, de nouveaux process et services, vus du point de vue du marché mais aussi des nouvelles connaissances et compétences qui s’acquièrent dans la durée, contrairement aux discours ambiants simplificateurs la limitant à l’évènement, à la mise en oeuvre d’une idée nouvelle créant de la valeur ajoutée (2). Les auteurs  reprennent pour le design la définition très générale d’Herbert Simon :

Design is the transformation of existing conditions into preferred ones

en la complétant par cette autre définition de George Cox :

Design (…) shapes ideas to become practical and attractive propositions for user or customers. Design may be described as creativity deployed to a specific end (3).

Design et Innovation Studies, le produit d’une histoire

Après avoir précisé les définitions du design et de l’innovation sur lesquelles ils s’appuient, ils démontrent  la moindre importance accordée au design dans les Innovations Studies, tant dans l’enseignement que dans la recherche et les publications. Il s’agit tout d’abord du produit d’une histoire. Les études sur l’innovation se développent après la Seconde Guerre mondiale chez les économistes qui souhaitent ne pas se cantonner dans des modèles abstraits mais s’intéressent de près au rôle des innovations technologiques dans le champ  général de l’économie, de l’industrie et des entreprises. Elles se développent également dans les écoles d’ingénieur qui mettent en place un enseignement du management de la technologie et de l’innovation.

Les études sur l’innovation ont élargi leur champ de recherche mais hormis à la marge (4), le design ne trouve pas sa place comme discipline en tant que telle.

Les orientations théoriques de ces études sont une des sources permettant de comprendre le phénomène. L’innovation a traditionnellement été envisagée sous l’angle  de la résolution de problèmes :

As Hatchuel points out (5), the dominant approach to innovation is based on Herbert Simon’s idea of human problem-solving within « bounded rationality ». This Nobel Prize-winning idea was a breakthrough at the time in that it overturned the mainstream economic assumption of perfect rationality. However, by treating innovation in general and design in particular as processes of solving problems, design as a core creative activity seems to have been left on the sidelines. As a result, much of innovation theory and teaching is appropriate for operational (e.g., routine) activities, but not for understanding creative and routine-breaking activities – of which design is one of the most important.

Les Innovation studies, qui ont  eu à imposer un type de recherche multidisciplinaire face à un système académique structuré en disciplines circonscrites,  ont d’autant axé leurs études à partir de ce qui peut être mesuré rationnellement, laissant de côté l’incontrôlable (?) créativité par le design.

Innovation Management Studies

Les auteurs citent un certain nombre de recherches (6) en Innovation Management Studies qui démontrent la dimension stratégique du design pour les entreprises, mais ils insistent sur le peu d’études finalement axées sur « the real world of designers ».

Dans les recherches en Management Studies on trouve des textes qui expliquent la position peu claire du design dans l’entreprise, entre R&D, production et marketing. Certains auteurs soulignent qu’il n’y a toujours pas véritablement de définition commune ou une taxinomie précise des différents métiers du design (architecture, produits, services, graphisme, etc). Le design serait donc toujours à une étape « pré-disciplinaire », auquel manquerait encore une base structurée de recherche (7). Une des raisons pourrait être liée au fait que le design, en tant que pratique professionnelle  centrée sur l’humain, basée sur l’imagination, soumise de fait à l’inter-disciplinarité, ne pourrait pas être envisagée comme une discipline au même titre que l’engineering.

Un autre aspect de la littérature sur le design, en design management, semble aussi réduire le design au produit :

A key omission in the field is an understanding of how different design fields map onto sectors and industries, including the many service sectors. Most of the design management literature focuses on manufacturing, whereas the service sector is a far larger proportion og most economies. To illustrate, manufacturing accounts for around 13% of GDP in the United Kingdom, 12% in the United States, and 13% in France, compared with around 75% for services.

La conclusion des auteurs de l’article de Design Issues met en avant le fait que la recherche sur le design « as a human-centered, core creative activity in business » inscrite dans le champ de  l’innovation comme science sociale, pourrait faire évoluer les outils standards du management de l’innovation  dans les entreprises. Ils annoncent une étude dans un prochain numéro de la revue où sera analysé le champ émergeant du design thinking,

showing how it promises not only to deal with the creative, ambiguous, and « messy » processes of design but also other domains of complex or « wicked » problems. We also argue that, by combining some of the frameworks and insights of innovation analysis with new approaches to design, both areas stand to gain.


Notes :

1 – Mike Hobday, Anne Boddington, Andrew Grantham, « An Innovation Perspective on Design : Part 1″, Design Issues XXVII, Number 4, Automn 2011, p. 5-15.

2 – Les auteurs renvoient aux écrits de R.R. Nelson et N. Rosenberg, « Technical Innovations and National Systems », in National Innovation Systems : A comparative Analysis, ed R. R. Nelson (New York : Oxford University Press, 1993) et de J. Schmookler, Invention and Economic Growth (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1966). Note 4 de l’article, p. 6.

3 – G. Cox, Cox Review of creativity in Business : building on the UK’s Strenghts (London, HM Treasury, 2005), 2. Note 9 de l’article, p.6. Note 9 de l’article, p. 6.

4 – Dans le domaine du design management, je renvoie à certains titres mentionnés par les auteurs : K. Best,: Design Management : Managing Design Strategy, Process and Implementation (Lausanne : AVA/Academia Publishing SA 2006) ; B. von Stamm, Managing Innovation, Design and Creativity (Chichester, John Wiley and Sons, 2008). Note 10 de l’article, p.7.

5 – La référence est : A. Hatchuel, « Towards Design Theory and Expandable Rationality : the Unfinished Programme of Herbert Simon », Journal of Management and Governance, 5 : 3-4 (2002), 260-73. Note 14 de l’article, p. 8.

6 – Beaucoup de références sont données dans l’article. J’en mentionne juste quelques-unes, R. Buchanan, « Wicked Problems in Design Thinking », Design Issues, 8:2 (Summer 1992), 5-21 ; V. Walsh, « Design, Innovation and the Boundaries of the Firm », Research Policy 25:4 (1996), 509-29; Tether « Think Piece ». Notes 16 et 17 de l’article, p. 8.

7 – Les auteurs de l’article de Design Issues renvoient par exemple à S.H. Poggenpohl, P. ChayutsahaKij and C. Jeamsinkul, « Language Definition and its Role in Developing a Design Discourse », Design Studies 25:6 (2004), 570-605). Note 32 de l’article, p. 11.

Tags: Design(s)/Autres disciplines

2 responses so far ↓

  • 1 Design et Innovation suite // fév 27, 2012 at 4:39

    [...] un précédent article, nous évoquions une étude de Mike Hobday, Anne Boddington et Andrew Grantham parue dans Design [...]

  • 2 De l’innovation et du design // déc 10, 2015 at 12:48

    [...] Deux articles parus dans Design Issues (Hobday M., Boddington A., Grantham A., 2011) expliquaient pourquoi les études menées sur l’innovation, structurées en champ de recherche, n’avaient pas véritablement accordé sa place au design (1). Ces études, émergentes après la Seconde Guerre mondiale, ont porté au départ essentiellement sur le rôle des innovations technologiques, sous l’angle de la résolution de problèmes dans les domaines économiques, industriels et entrepreneuriaux. Il fallait leur donner un ancrage théorique fondé sur la rationalité d’autant plus fort, que leur nature multidisciplinaire était confrontée à un contexte académique structuré en disciplines aux territoires bien circonscrits. Les recherches en management ont ouvert des brèches pour aborder la dimension d’innovation par le design mais, selon les auteurs, en réduisant trop souvent le design au produit et sans que là encore, le design soit véritablement reconnu comme discipline à part entière. [...]

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