Design et Histoires

Le blog de Jocelyne Leboeuf

12 juin 2015    Design(s)   

A propos de design et de musée

Echanges avec Claude Renouard

Conservateur des musées de l’Yonne

En quoi le design t’intéresse t-il en tant que conservateur de musée ?

« Mais le design c’est essentiel, cela accompagne ma réflexion en permanence dans mon travail ! »

et les échanges ont commencé, au fil de l’eau… qui ont fait émerger beaucoup de questions, mais aussi des convictions, une manière de penser l’histoire et la mémoire d’un lieu et d’une collection, les problèmes de transmission et de médiation, portées par un fort engagement dans une mission de service public depuis une trentaine d’années.

Qu’est-ce qui t’a amené à une réflexion sur le design ?

En posant la question, j’avais déjà une partie de la réponse. Nous avions déjà eu l’occasion d’échanger sur le livre de Victor Papanek, Design pour un monde réel, découvert par Claude à la fin des années 70 lors d’études en histoire de l’art à l’Université de Haute Bretagne à Rennes, à une époque où le design n’était pas à l’ordre du jour dans les programmes universitaires.

Avec Papanek, c’était une prise de conscience que le design nous concerne tous, en tant que processus de conception, de création, de projet…  permettant « à l’homme de transformer son environnement et, par extension, la société et sa propre personne ». C’était aussi un pamphlet contre une certaine forme de design irresponsable quant aux conséquences environnementales et sociales d’une politique de rentabilité à court terme et un manifeste pour un design soucieux de valeurs humaines.

Papanek se réfère à une définition du design comme discipline générale de création, « la préparation et le modelage de toute action en vue d’une fin désirée et prévisible », mais le design c’est aussi un large éventail de métiers, même si en France on n’accolait pas à ces métiers le mot design il n’y a pas si longtemps. Je pense à l’architecture intérieure, au graphisme, etc. Est-ce que tu peux préciser concrètement en quoi le design joue un rôle dans les actions que tu mènes pour donner vie aux musées dont tu as la charge ? et au-delà peut-être, en quoi il peut aider à développer une politique dynamique du patrimoine ?

Il est certain que le livre de Papanek fait réfléchir à des liens qui me semblent fondamentaux entre le politique, les formes, l’éducation et l’art de vivre. En ce qui concerne les musées, on est tout le temps dans la question des formes. Pour répondre à la question, je relaterai d’abord comment une rencontre avec un artiste a pu me permettre d’éclaircir ce que je pressentais sans précisément bien le cerner. Cet artiste, c’est le sculpteur Alain Marcon. Pour lui les techniques traditionnelles, l’esthétique des objets anciens, le travail éternel de l’humanité sur les formes ne sont pas à cantonner dans un passéisme ringard, mais sont au contraire sources d’émotion, de contemplation, de réflexion qui nourrissent la création, celle d’aujourd’hui. Autrement dit, il ne s’agit pas de culture pour la culture comme on peut parler de l’art pour l’art, mais d’une culture du sensible qui, nous inscrivant dans l’histoire de l’humanité, nous donne aussi la mesure de notre responsabilité par rapport à l’avenir, nous aide à penser. On est bien dans le lien ici entre formes et politique. Ensuite effectivement, le travail que je peux mener avec les designers se décline en différentes compétences. Par exemple pour le musée Colette (Saint-Sauveur-en-Puisaye) dans l’Yonne, j’ai travaillé avec toute une équipe (architecte, designer, photographe). On a réfléchi aux potentialités des espaces, matériaux, formes, lumières du bâtiment, sorte de château caserne du XVIIe siècle. Le travail de conception a porté aussi sur des ambiances sonores et d’odeurs pour favoriser une « expérience » forte du lieu et pas seulement en faire un lieu où on trouve des informations.

Nous avons regardé ensemble un vieux livre d’arts appliqués où tu me montrais la richesse du travail des anciens artistes décorateurs. Dans les milieux du design actuellement, le mot décoration est quasiment un gros mot car il est assimilé à un travail superficiel, la cerise sur le gâteau… C’est évidemment une méconnaissance de métiers où les savoir-faire, l’éducation de l’œil s’inscrivent dans des réalisations, des formes de conception prenant en compte une grande complexité de fonctionnalités. Comment relies-tu ton approche du design, très actuelle dans sa dimension de méthode créative et l’univers de l’art décoratif ?

J’ai fait travailler de jeunes designers sur des projets pour la ville de Tonnerre. Ils ont fait des propositions très intéressantes. Je trouvais leurs analyses du contexte pertinentes. Mais les réalisations formelles me faisaient penser aux années 60. Ils n’en avaient pas conscience… Si on considère que la question des formes est fondamentale, c’est pour moi un vrai problème qu’ils n’en maîtrisent pas le sens. Quand je parle des formes, et ça nous ramène à la discussion du début sur Papanek, il s’agit d’allier le dessin et le dessein. La question des usages est complexe. Il peut être question de faciliter l’appréhension par un utilisateur d’un objet, d’un espace, etc. mais les dimensions symboliques, l’expérience sensible font partie des besoins et si le design ne s’en préoccupe pas, qui va s’en préoccuper ? C’est à ce niveau que le patrimoine, une éducation aux formes transmises au cours de l’histoire, me semble essentielle. Actuellement on s’intéresse à la commémoration, pas à l’histoire, du moins à l’histoire dans le sens d’une éducation sensible à l’environnement hérité de l’histoire.

On parlait au départ de lien entre design, politique, formes, éducation et art de vivre…

Je vais partir de ce qui m’apparaît comme de l’anti-design, le temps passé aux missions de récolement (vérification des collections, marquage, numéros d’inventaires…). La notion de projet en design suppose une forme de représentation projetée dans l’avenir, et c’est ça qu’il m’intéresse de relier à la conservation du patrimoine. C’est là-dessus qu’il faut qu’on travaille et qu’on ait de l’imagination. Dans nos petites villes déshéritées qui n’intéressent pas grand monde, on connaît des difficultés qui sont du même ordre que celles des banlieues dites sensibles. Je parle d’un public qui n’est pas le public cultivé et branché. Ce qui m’intéresse, c’est comment toutes ces vieilles choses de nos petits musées peuvent être reliées à la vie pour ces personnes. Il y a des moyens à mettre en œuvre, mais surtout il y faudrait une motivation politique et on en est loin actuellement. Les projecteurs ne sont pas de ce côté là.

Tu m’as fait part d’une expérience de numérisation dans les années 90 avec un industriel spécialisé dans l’archivage, en lien avec le Centre des Archives du Travail. Il t’avait proposé de numériser tous les inventaires de tous les musées de l’Yonne et de les éditer sous forme de livres.

Oui on a réalisé une partie du projet, mais la Direction Régionale des Affaires Culturelles n’était pas d’accord à l’époque et  préférait qu’on remplisse les livres d’inventaires « à la main ». Il n’était aussi surtout pas question d’une d’alliance privé-public. On n’a pas pu mener le projet jusqu’au bout. Dommage, on a perdu du temps et l’occasion d’ouvrir un terrain d’échanges avec la mémoire industrielle. Concernant la  numérisation, cela a changé depuis 2002. Il faut tout numériser. Le plus rageant, c’est qu’on nous demande maintenant de faire appel au privé, vu l’ampleur de la tâche. C’est un énorme travail, nécessaire sans doute, mais on est loin d’avoir les moyens de restituer au public ces collections et de leur donner du sens en tant que supports à cette éducation aux formes dont je parlais.

Puisqu’on parle de numérique, je voudrais revenir sur les réticences dont tu m’as souvent parlé par rapport au design numérique tel qu’il est mis en œuvre dans les grands musées ou monuments qui en ont les moyens.

Je pense que le design devrait amener une réflexion sur la contemplation. S’arrêter par exemple devant un fer de prisonnier dans une pièce vide me semble plus fort que d’accumuler des sommes d’informations. La muséographie actuelle tend à tout aseptiser. L’histoire devient propre… Le numérique est souvent utilisé sous forme de gadget, il n’y a pas de véritable projet. On fait du clinquant. On est face à une floraison de systèmes choisis par des directions de communication, des responsables qui se laissent éblouir par le côté séduisant, « attractif ». On est dans la communication, mais pas dans la transmission, pas tout le temps certes, mais trop souvent… Ce n’est pas le design numérique en tant que tel qui est visé, mais le fait qu’il n’y ait pas de projet et pas grand chose à dire. On est donc submergé par des flots d’information, on choisit ce qu’on veut, on zappe… Qu’est-ce qu’il en reste au bout du compte quand on n’a pas la connaissance ? Qu’est-ce qu’on a fait passer qui donne à penser ? Je reste persuadé qu’il faut un parti-pris fort, un engagement personnel. Il ne s’agit pas d’inventer ! Quand on a la responsabilité de transmettre quelque chose du patrimoine, on doit bien sûr être le plus honnête et précis possible dans ce qu’on restitue. Mais il faut le parti-pris d’un message, sinon c’est le parc d’attractions. C’est autre chose. Pour moi l’important est la question du point de vue et de ne pas se cacher derrière l’appareillage. Je suis partisan de la transdisciplinarité et je pense avoir montré qu’il était important de travailler avec des designers. Mais chacun doit jouer sa partie. Le designer n’a pas forcément la connaissance qui lui permettra de maîtriser cette dimension du message. C’est un travail de co-construction et de réflexion sur ce que signifie la médiation.

Il est actuellement beaucoup question de design des services publics, de design comme méthode pour favoriser l’innovation sociale au service d’un intérêt général, de co-design avec les usagers. Il me semble que ta philosophie du design s’inscrit bien dans ces évolutions.

Oui dans le domaine qui me concerne, c’est un engagement dans une réflexion sur que signifie la médiation. Qu’est-ce qu’on veut transmettre ? Quel rôle jouent les formes dans cette transmission ? Comment concilier le message et l’expérience sensible ? Comment on fait parler les formes anciennes pour donner à penser le monde actuel ?

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Tags: Design(s)

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