Design et Histoires

Le blog de Jocelyne Leboeuf

10 décembre 2015    Design(s)/Autres disciplines   

De l’innovation et du design

Deux articles parus dans Design Issues (Hobday M., Boddington A., Grantham A., 2011) expliquaient pourquoi les études menées sur l’innovation, structurées en champ de recherche, n’avaient pas véritablement accordé sa place au design (1). Ces études, émergentes après la Seconde Guerre mondiale, ont porté au départ essentiellement sur le rôle des innovations technologiques, sous l’angle de la résolution de problèmes dans les domaines économiques, industriels et entrepreneuriaux. Il fallait leur donner un ancrage théorique fondé sur la rationalité d’autant plus fort, que leur nature multidisciplinaire était confrontée à un contexte académique structuré en disciplines aux territoires bien circonscrits. Les recherches en management ont ouvert des brèches pour aborder la dimension d’innovation par le design mais, selon les auteurs, en réduisant trop souvent le design au produit et sans que là encore, le design soit véritablement reconnu comme discipline à part entière.

Le design serait donc toujours à une étape « pré-disciplinaire », éclatée entre différents métiers, sans base structurée de recherche (2). Mais le design thinking apporterait des éclairages nouveaux. Après en avoir retracé un rapide historique, les auteurs analysent  différentes acceptions de ce terme et appellent à examiner au plus très ses différentes méthodes, selon les domaines d’application et les degrés de complexité, pour nourrir les recherches sur l’innovation.

En référence aux auteurs ci-dessus, Marzia Mortati (2015) rappelle le paradoxe d’un déficit d’études sur le design dans les sciences de l’innovation et le lien implicite par ailleurs établi entre ces deux termes, design et innovation (3). Dans les opinions courantes, mais aussi au niveau des déclarations politiques, le design semble être devenu un moteur incontournable pour favoriser et accompagner nos mutations sociales et économiques. Des rapports officiels (4) font en effet également état d’un intérêt croissant pour promouvoir le design et faire valoir sa contribution à l’innovation dans les domaines sociaux et économiques. Qu’est-ce que ça veut dire face aux défis du monde actuel ? Quelles sont les stratégies et scénarios propres au design en matière d’innovation ? Les lignes ci-dessous retracent des éléments d’analyse proposés par Marzia Mortati dans son article « A Framework for Design Innovation : Present and Future Discussion ».

Innovation, « an umbrella term »

Depuis les travaux de  Joseph Schumpeter (1883-1950) sur la nature, la dynamique et la complexité des cycles d’innovations en économie capitaliste, beaucoup de théories se sont développées qui mettent en perspective différents points de vue, depuis les visions essentiellement basées sur la compétitivité des entreprises et les études de marché, aux notions d’écosystème faisant valoir les interactions de circulations d’idées, de connaissances, les formes sociales de l’innovation… Une étude récente de l’OCDE (Organisation for Economic Co-opération and Development) détermine quatre grands secteurs : l’innovation dans les produits et services, l’innovation dans les process incluant les cycles de production et la distribution, l’innovation organisationnelle et l’innovation dans le domaine du marketing (5).

Vers une reconnaissance du rôle du design dans différentes formes d’innovation

Comme mentionné plus haut les recherches académiques sur l’innovation accordent difficilement une place au design en tant que tel. La dimension créative du design, son mode opérationnel hors des schémas établis, une tension entre d’un côté une innovation par le design centrée sur les valeurs esthétiques et de l’autre une reconnaissance de son rôle en terme de stratégie et d’approche systémique, ne laissent pas aisément circonscrire son rôle. Sa valeur économique réelle sur la base d’apports qualitatifs est difficilement mesurable sous l’angle de références d’analyses basées sur le quantitatif. Mais des rapports gouvernementaux officiels sont à l’œuvre pour le faire néanmoins émerger comme une activité centrale de la croissance économique (6). L’auteur se réfère à un certain nombre de travaux qui montrent que le design est de plus en plus étudié sous le rapport de sa contribution à l’innovation. A côté de la valeur économique du design et son rôle dans la production industrielle et le monde des affaires, l’apport du design à l’innovation commence aussi à être reconnu dans le domaine de l’innovation sociale (7). Celle-ci repose sur le croisement de diverses compétences et établit de nouvelles relations entre les personnes et les organisations, génère de nouveaux modèles économiques, de nouveaux emplois et services, des initiatives en matière de développement durable et d’optimisation de ressources locales. Ces approches mettent en lien direct le design et les citoyens, les encourageant et les accompagnant dans des initiatives créatives pour la communauté.

L’auteur cite un rapport de l’UNESCO (2013), The Creative Economy Report, qui propose différents types d’indicateurs, économiques, sociaux, culturels, , environnementaux… pour comprendre la valeur du design au cœur d’un système d’acteurs impliqués dans un même domaine. La lecture en est donc complexe et Marzia Mortati fait remarquer que cela est dû au fait que l’innovation par le design ne s’inscrit pas dans un process linéaire, mais itératif, centré sur les personnes, dans des approches alternativement divergentes et convergentes.

Design et innovation : définir un cadre et ouvrir la discussion

L’auteur aborde la question sous trois points de vue

-       les stratégies pour le changement

-       Les nouvelles entreprises et les nouveaux entrepreneurs

-       Le designer citoyen

En terme de stratégie, la question tourne autour de la plus ou moins grande importance accordée aux approches top-down et bottom-up et à la nature  incrémentale ou radicale de l’innovation. Une matrice est ainsi proposée avec 4 grands axes reprenant les points ci-dessus qui montre en particulier que l’innovation n’est pas seulement le positionnement d’une marque sur un marché mais peut modifier complètement une entreprise :

This exploration of strategies for change is especially relevant in emphasizing that innovation is not just about finding the correct positioning of a brand in the market, but it can look at shaping the whole company.

Le deuxième point à prendre en considération est l’apparition de nouvelles formes d’entreprises et entrepreneurs, qui envisagent différemment les process de production et les droits de propriété industrielle, s’inscrivent dans le potentiel des technologies de l’information et communication pour impliquer davantage les usagers dans les démarches innovantes. Belle opportunité pour les designers :

In this exciting new field, designer -  who have long worked waiting for the right firm to buy and produce their ideas – are themselves entrepreneurs, who  can totally revise the logics of power and knowledge to create a firm based on relationships, and on the value of local resources, small numbers, and excellence.

Le statut d’entrepreneur confronte d’autant plus le designer à ses responsabilités sociales en terme d’innovation :

They are becoming accountable for the stimulation of critical thinking around innovations, thus joining the peculiarities of two types of figures : the entrepreneur ans the craftsperson. (…) Designers thus consider themselves citizens in the broadest and most engaged sens of the word because, through their visions, they can propose a unique connection of technology, people, and places to create novel solutions for the challenges described above that contain possibilities for development.

De nouveaux types d’enseignement du design sont indispensables pour aborder la complexité des évolutions actuelles où les capacités d’écoute de d’échanges sont indispensables pour partager une créativité nourrie par la prise en compte de valeurs et références culturelles différentes. Les capacités des designers à visualiser, transmettre des méthodes, favoriser l’imagination, impulser, faire circuler et partager les idées, orchestrer les échanges entre différentes parties prenantes n’ayant pas toujours les mêmes visions et intérêts, sont d’une très grande efficacité pour l’innovation, sociale et systémique. Les liens entre innovation et design présentent donc de multiples facettes et sont à envisager sous différentes perspectives.

Les études mentionnées montrent une évolution vers une reconnaissance officielle de la dimension d’innovation par le design. Mais elle révèlent également la difficulté à mettre en œuvre des indicateurs de mesure. Si les caractéristiques transdisciplinaires du design et de l’innovation, les différentes compétences et les différents domaines sur lesquels le design peut s’appliquer, sont sources de richesse, il n’en reste pas moins qu’il est important de dépasser les discours relevant de l’implicite pour se demander de quelle innovation il s’agit, pour qui et en quoi le design peut en être le moteur. Sans doute est-ce indispensable pour un usage raisonné de ces termes trop souvent recouverts de propos généralistes et bien-pensants.

Dans le même numéro de Design Issues (8), une autre étude aborde les questions de l’innovation et du design sous l’angle de l’innovation ouverte (Aitamurto T.,Holland D., Hussain S.). L’article débouche sur la nécessité de développer la recherche en design sous l’angle de cette notion d’open. Il s’agit d’en évaluer les répercutions non seulement sur les produits et les démarches de conception, mais aussi sur celles relatives aux droits de propriété  et questions de tarification des participants. Qu’advient-il de la connaissance commune produite (à qui est-elle utile et dans quel format peut-elle être publiée) ? On voit donc se dessiner les implications politiques et professionnelles de ces démarches, nécessitant une approche critique (9) :

Acknowledging both the cultural and political dimensions of design holds the potential to increase transparency in design and manufacturing processes, and thus to democratize innovation and mitigate the power asymmetries in innovation. (…)

A critical approach to the implications of the concept of « open » is needed to address the following research questions : How will the expansion of « the designer crows » effect the craftsmanship of professional designers and their job prospect ? Is « open » equivalent to « free » ; and what does « free » mean here ? For whom is the object in question « free » ; and might « free » – or open- mean exploitation of people willing or having to work for free ? Promoting free labor and reducing the need to hire paid staff could be an unintended side effect of open design.

Notes :

1 – Mike Hobday, Anne Boddington, Andrew Grantham, « An Innovation Perspective on Design : Part 1″, Design Issues XXVII, Number 4, Automn 2011, p. 5-15 ; « An Innovation Perspective on Design : Part 2″, Design Issues XXVIII, Number 1, Winter 2012, p. 18-29.

2 – Les auteurs de l’article de Design Issues, « An Innovation Perspective on Design : Part 1″, renvoient par exemple à S.H. Poggenpohl, P. ChayutsahaKij and C. Jeamsinkul, « Language Definition and its Role in Developing a Design Discourse », Design Studies 25:6 (2004), 570-605). Note 32 de l’article, p. 11.

3 – Marzia Mortati, « A framework for Design Innovation : Present and Future Discussions », Design Issues XXXI, Number 4, automn 2015, p. 4-16.

4 – L’auteur cite en particulier, « Implementing an Action Plan for Design-Driven Innovation », Brussels : Commission Staff Working Paper, 2013.

5 – OECD, Oslo Manual (Paris: OECD Publication Service, 2005)

6 – Les références de l’auteur sont : George Cox, Cox Review of Creativity in Business : Building on the UK’s Strengths, (London : HM Treasury, 2005) ; Bruce S. Tether, « Think Piece » on the Role of Design in Business Performance (London : Department of Trade and Industry, HM Government, 2005).

7 – L’auteur renvoie à cette étude sur l’innovation sociale : Geoff Mulgan, Social Innovation : What it is, Why it Matters and Haw it can be accelerated (Oxford : :Skoll Centre for Social Entrepreneurship, University of Oxford, 2007).

8 – Tanja Aitamurto, donal Holland, Sofia Hussain, « The open paradigm in design research », Design Issues, XXXI number 4, Autumn 2015, p. 17-29.

9 – Sur la conscience critique, en particulier dans le champ du co-design, voir aussi l’article de Tau Ulv Lenskjold, Sissel Olander, Joachim Halse, « Minor Design Activism : Prompting change from Within, Design Issues, op. cit. P. 67-78.

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