Design et Histoires

Le blog de Jocelyne Leboeuf

24 mars 2016    Design(s)/Histoire(s)   

Histoires du design en débat – 4

Les modèles en histoire évoluent avec les préoccupations du temps présent. La globalisation, non seulement en tant que phénomène lié à la mondialisation économique, mais aussi comme « concept qui permet de définir une nouvelle manière  de considérer la relation de l’humain avec le milieu de vie que constitue la planète », et « processus qui tout-à la fois instaure et imagine (…) la mise en système de toutes les réalités sociales (humaines et non humaines, matérielles et idéelles) dans une configuration d’espaces et de temps d’échelle mondiale au sein de laquelle tout phénomène local est global et réciproquement »(1), correspond aussi à tout un courant historiographique qui trouve des racines en France depuis des historiens comme Fernand Braudel.

Dans ce contexte, les notions de « World History of Design » (Victor Margolin) et de « Global Design History » (Glenn Adamson, Giorgio Riello, Sarah Teasley…) (2) questionnent également les cadres théoriques et épistémologiques des histoires du design traditionnelles basées sur les valeurs occidentales de la modernité industrielle. On assiste à une extension du champ de l’histoire du design dans l’espace et dans le temps. Celui-ci  s’est en effet élargi au spectre très large des activités transformatrices de l’environnement humain et aux systèmes sociaux, économiques, politiques et culturels dans lesquelles elles sont imbriquées depuis les premiers temps de l’histoire humaine. L’interdisciplinarité est convoquée, introduisant de nouveaux paradigmes et questionnant les méthodes à mettre en œuvre pour une construction transdisciplinaire. J’ai fait référence dans Design et Histoires (3) à ces courants actuels de recherche à partir d’articles parus dans Design Issues et dans le Journal of Design History (Histoires du design en débat 1 – 2 – 3) et développé une réflexion en forme de questionnement critique dans un article paru dans Sciences du design 01 (4).

Je reprends dans les lignes qui suivent quelques éléments d’analyse de Kjetil Fallan et Grace Lees-Maffei qui soulignent, dans ce contexte des histoires mondiales, une résurgence des histoires nationales du design (5). A une époque où les questions d’identité nationale enflamment les esprits, comment reconsidérer la catégorie du national sans une régression idéologique à d’anciens modèles ? Le cadre national fait-il encore sens ?

La notion de nation en histoire

Le paradigme lié à la notion de nation comme entité naturelle, dominant à partir du XIXe siècle dans l’écriture de l’histoire, a largement été battu en brèche sous l’influence des sciences humaines qui ont mis l’accent sur la dimension idéologique de sa construction (en particulier les différents courants liés au post-structuralisme). L’article rappelle également le rôle fondateur de l’École des Annales en France sur les thématiques de la longue durée et dans la diversification des approches, de l’histoire sociale à la micro-histoire de vies quotidiennes… Les études postcoloniales ont contribué à introduire une dimension critique dans une histoire envisagée sous l’angle d’une culture dominante occidentale et les histoires comparatives entre cultures, ainsi que les études historiques ouvertes sur le monde vont donc nécessairement éclairer différemment les histoires nationales. La pertinence d’un cadre national vaut s’il est porteur de recherches éloignées des modèles de l’historiographie traditionnelle.

Et en histoire du design

Le design tel que définit plus haut a depuis des siècles été à la fois global, régional, national et local. Si l’histoire du design a privilégié au cours des deux derniers siècles une approche nationale dominée par les courants issus des confrontations au XIXe siècle entre Arts and crafts et design industriel dans le monde occidental, de nombreux historiens se sont attachés depuis les dernières décennies du XXe siècle à mener leurs recherches dans le contexte plus large d’une histoire globale, ne se limitant pas au design industriel. Cependant le cadre national resurgit depuis quelques décennies, avec des recherches qui tentent d’en redéfinir les mises en perspective.

Les  auteurs ouvrent une réflexion sur ce qu’ils appellent « transnational Design Histories »:

Globalization thus call us to produce internationally situated investigations in which national design histories are understood within international contexts. One route to this understanding is transnational design history.

On l’aura compris, dans le contexte de cette analyse, l’histoire du design ne peut être limitée à une histoire d’objet iconiques liés à une identité nationale, mais s’ouvre largement sur ce que Grace Lees-Maffei appelle « the Production-Comsumption-Mediation Paradigm » qui déborde largement les frontières d’un pays. Le design italien par exemple est envisagé comme un mythe élaboré tant dans les boutiques, les magazines et galeries de Londres, New York, Paris et Sydney que dans les studios de design et entreprises de Milan, Florence, Turin ou Rome ou dans les expositions comme Italy : The New Domestic Landscape at New York’s Museum of Modern Art (1972). Il s’agit donc de croiser de manière fructueuse les perspectives mettant en jeu les interpénétrations entre local, régional, national et global.

Par ailleurs, envisageant le contexte des travaux sur l’identité nationale, les auteurs remarquent que le design y est encore souvent abordé sous l’angle de références symboliques traditionnellement attachées à l’idée de nation (drapeau, costumes, monuments…) et trop peu à ce qui constitue l’environnement matériel quotidien, à l’imaginaire et aux mythes qui s’y rapportent. Aborder la question du national en design n’a pas de sens s’il ne tient pas compte des échanges entre nations, mais cela suppose aussi de tenir compte des cultures régionales, des brassages de population de cultures différentes, en particulier des populations migrantes.

Beaucoup de travaux sont cités dans cet article qui ouvre sur de nombreuses questions méthodologiques pour les historiens du design qui abordent la notion de globalisation sans pour autant rejeter la question du national. L’extension actuelle des domaines d’intervention et des méthodologies du design autour des notions de design social, de  design des politiques publiques et autres champs d’investigation mettant l’accent sur des processus plus que sur des artefacts, les approches transdisciplinaires, interrogent aussi sur de nouvelles grilles d’analyse.

Notes

1 – Bourg, D., Papaux, A. (2015), Dictionnaire de la pensée écologique, PUF, Quadrige, p. 481.

2 – Margolin, V., (2015), World History of Design, 2 volumes : Prehistoric Times to World War 1, World War 1 to World War 2, Bloomsbury ; Adamson, G., Riello, G., Teasley, S., (2011), Global Design History, Routledge.

3 – http://designethistoires.lecolededesign.com/2009/12/ ; http://designethistoires.lecolededesign.com/2010/01/histoires-du-design-en-debat-2/ ; http://designethistoires.lecolededesign.com/2010/05/histoires-du-design-en-debat-3/

4 – Le Boeuf, J. (2015), « Histoires du design : questionnement critique », Quelles sciences du design ? Sciences du design 01, sous la direction de Stéphane Vial et Alain Findeli, PUF, P. 75-83.

6 – Fallan, K., Lees-Maffei, G., (2016), « Real Imagined Communities : National Narratives and the Globalization of Design History », Design Issues, Vol. XXXII, Number 1, p. 5-18

Tags: Design(s)/Histoire(s)

1 response so far ↓

  • 1 Contribution à l’histoire du design industriel en France // oct 1, 2016 at 3:34

    [...] approches nationales renouvelées par de nouveaux modèles d’écriture de l’histoire (Kjetil Fallan, Grace Lees-Maffei, Design Issues 2016, n°1). Le parti-pris de Claire Leymonerie de porter son regard sur le petit [...]

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